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Collection : souvenir d’un repenti

mardi 25 mai 2021

Dès 1980, quand j’ai perçu mes premiers salaires, j’ai commencé à consacrer mes modestes économies à l’achat d’armes de poing des deux guerres mondiales, qui me faisaient rêver depuis l’époque où, adolescent, j’avais découvert ces merveilles d’acier bleui, dans les fabuleuses vitrines du musée de l’Armée à Paris. L’achat de ces armes était bien sûr totalement prohibé. A cette époque, tout ou presque était interdit.

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Dépouilles de la 19ème armée allemande après sa réddition. Des amoncellement d’armes analogues furent constitués dans toutes les villes de France où la Wehrmacht avait capitulé. Il était prévu que l’armée française, alors en cours de reconstitution, vienne récupérer les armes mais les camions étant prioritairement réservés au front à cette époque, cet arsenal resta souvent sur place pendant plusieurs mois. Inutile de dire que beaucoup de ces armes furent peu à peu récupérées par les chasseurs de souvenirs qui supportaient sans doute mal de les voir rester sous la pluie. Il est illusoire de rêver d’un désarmement général dans un pays qui a vu deux guerres mondiales se dérouler sur son sol.

Après deux ou trois ans de recherches et d’acrobaties financières, je me trouvai déjà en possession de deux P.38, d’un P.08, d’un Mauser C96 en 9mm Parabellum, d’un revolver modèle 1892 et d’un Colts modèle 1911A1, ayant pour seul point commun d’être dans un état parfait et aussi d’être totalement illégaux.

Collectionneur Compulsif…

Tous ces achats se réglaient bien sûr en liquide, aussi ne pouvait-on s’adresser qu’à des vendeurs de confiance. On retirait la somme à le banque (à l’époque les banquiers étaient moins indiscrets sur les transferts d’espèce qu’aujourd’hui) et on envoyait les billets en recommandé dans une enveloppe épaisse, dans les cas où le vendeur était trop éloigné pour que la transaction se passe de la main à la main. Une ou deux semaines plus tard, le facteur vous apportait un paquet postal, contenant l’objet de vos rêves. Pour un modèle un peu rare, comme un P.08 Krieghoff, un Colt modèle 1911 ou un C96 Conehammer, il fallait parfois patienter un peu plus longtemps avant qu’un de vos vendeurs habituels puisse vous en proposer un.
A cette époque, le maillage fiscal était moins serré qu’aujourd’hui et dans beaucoup de professions, les clients payaient souvent en liquide. Pour éviter de dépenser ouvertement cet argent « noir », quoi de mieux que d’acquérir des armes tout aussi noires (que d’une façon bizarre, les collectionneurs surnommaient d’ailleurs des « armes aux yeux bleus »).
Vivant dans la plus totale illégalité, cette catégorie de collectionneurs était totalement indifférente aux fluctuations (toujours négatives à cette époque), de la réglementation. La contrepartie, c’est qu’il fallait tout cacher et que notre maison était truffée de caches invraisemblables. Nous sommes d’ailleurs bien conscients aujourd’hui, que ces caches n’auraient pas résisté longtemps à une investigation menée avec des moyens techniques modernes (détecteurs de métaux, sondes à cavité etc.) heureusement, dans la plupart des cas, les perquisitions de l’époque s’opéraient avec des moyens rudimentaires.

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Des militaires alliés choisissent des souvenirs dans des caisses de pistolets rendus par la Wehrmacht mais aussi par la population civile allemande. Beaucoup de ces armes, facile sà dissimuler et à transporter, seront rapportées dans leurs foyers par d’anciens combattants de la première armée française.

…une vie risquée…

Bien sûr, ce genre de collection ne se pratiquait pas dans la sérénité : il y avait des moments d’angoisse quand un de nos fournisseurs était arrêté. Le prévenu donnerait-il des noms ou simplement la police avait-elle saisi un agenda sur lequel figuraient nos coordonnées ?
Un jour (vers 1988), lassé de vivre dans cette paranoïa et traversant une période de difficultés sur le plan santé comme sur le plan familial, j’ai revendu ma collection à un ami belge, qui bénéficiait du statut de collectionneur et pouvait faire enregistrer légalement toutes ces armes à son nom. Le prix que j’en demandais était très modeste et largement inférieur à ce que m’avait jadis coûté l’achat de ces armes, mais cette vente était assortie de la condition que l’acheteur prendrait toutes les pièces que je lui proposais et qu’il viendrait les chercher lui-même à mon domicile. A ce propos, je dois dire que beaucoup de collectionneurs français espéraient à l’époque qu’un statut de collectionneur serait adopté en France, comme ça avait été le cas en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas.

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Une "petite "collection de Lugers (les "grandes" collections comptaient souvent plus d’une centaine de variantes !).

Cette revente me rapporta quelque argent, qui m’a permis d’acheter les armes de la nouvelle huitième catégorie (armes postérieures à 1970 classées par dérogation en catégorie collection par un décret du 8 janvier 1986) Je pus ainsi acquérir des armes de légende : un Webley Fosbery, un Borchardt, plusieurs pistolets Bergmann de modèles précoces, un Colt modèle 1900 et quelques autres de ces merveilles, qui étaient désormais autorisées par la réglementation. Quel bonheur d’avoir enfin une collection dont je pouvais enfin jouir en paix et de ne plus connaître les périodes de panique qui suivaient l’arrestation d’une de mes relations. Désormais, quand on sonnait le matin à la porte de mon jardin, je savais que c’était le facteur et non pas une escouade musclée de douaniers ou de gendarmes ! Après l’avènement la « nouvelle huitième catégorie « , plusieurs de mes amis, jadis amateurs de C96 ou de Luger clandestins ont suivi la même évolution que moi, ce qui confirme bien que c’est la prohibition qui crée le trafic et qu’en ouvrant un peu la soupape de la réglementation les collectionneurs qui commencent à goûter aux armes légales ont tendance à prendre goût à la tranquillité qu’elles procurent et leurs finances étant suffisamment accaparées par ces achats, ils n’ont plus trop d’argent à consacrer aux armes prohibées.

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Le genre de collection de base qu’il était assez facile de réunir. ;.En toute illégalié dans les années 80 Avant cette époque, c’était encore bien plus facile.

Je me suis toujours félicité de m’être « acheté une conduite « , car au cours des années suivantes, la société a pris un tour bien plus répressif : les fouilles de véhicules sur la route se sont multipliées, les paquets postaux ont été de plus en plus fréquemment scannés, les surveillances bancaire et fiscale sont devenues plus sévères. La police suisse, qui refusait jusque-là toute collaboration avec les autorités françaises, a soudain donné accès à ses fichiers et bon nombre de collectionneurs qui avaient eu l’imprudence de s’intéresser de trop près aux merveilles que l’on pouvait trouver sur les bourses aux armes suisses ont été perquisitionnés. L’examen de leurs agendas, a entraîné des perquisitions en cascade et bon nombre de collectionneurs d’armes contemporaines, qui coulaient jusqu’alors des jours heureux ont eu de très gros ennuis. Beaucoup de très belles collections ont ainsi été démantelées et des pièces uniques, livrées à la destruction.

Entre 1990 et 2010, tous les « grands pourvoyeurs » qui avaient fait profession de ravitailler les collectionneurs en armes illégales, ont fini par être arrêtés et « lourdement condamnés » et leurs clients ont souvent eu, eux aussi beaucoup de problèmes. Les plus avisés et ont eu l’intelligence de sentir que nous avions changé d’époque et se sont reconvertis avant dans des activités légales.

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Cette collection "sage" d’un amateur d’armes rentré dans le rang ne comporte que des armes de catégorie D et quelques armes anciennes de catégorie B détenues à titre sportif. La "libération" de certaines armes anciennes par différente sévolutions réglementaires ont permis à bien des collectionneur sd’orienter leur collection vers le domaine légal.

…et un retour vers le droit chemin

On sait que les trafics liés à la prohibition d’alcool prirent pratiquement fin en 1933 aux États Unis, à partir du jour, où le gouvernement décida d’abolir l’amendement Volstead, qui avait interdit la vente et la consommation d’alcool. De même beaucoup de collectionneurs renoncèrent-ils aux armes prohibées lorsque la loi du 6 mars 2012, « pour un contrôle modernisé, simplifié et préventif des armes «  entra en vigueur.
A partir de cette époque, les anciens « fusils de guerre » furent considérés comme de simples armes de chasse et de tir, (catégorie C), ce qui les fit passer du régime de l’interdiction presque total à celui d’un simple régime déclaratif. L’archaïque classement par calibre fut aboli, aussi les puristes purent-ils désormais acheter des armes d’épaule militaire à répétition manuelle, sans leur faire subir des transformations aussi dégradantes qu’absurdes (changement de calibre, blocage de la hausse, suppression du tenon de baïonnette), qui leur faisaient définitivement perdre une bonne partie de leur valeur de collection. Le classement de catégorie D des armes d’un modèle antérieur à 1900 ouvrit aux collectionneurs un nouveau champ de recherches : le prix d’un Webley Mk I ou d’un Colt modèle 1889 tous deux parfaitement légaux n’était pas supérieur à celui d’un P.38 ou d’un Radom vendus sous le manteau qu’il faudrait éternellement cacher et qui pouvait attirer les pires ennuis. Bon nombre d’anciens collectionneurs d’armes prohibées, profitèrent également de la possibilité donnée aux tireurs sportif d’acquérir jusqu’à 12 armes de catégorie B, pour légaliser les pistolets qui dormaient dans leurs caches. De notre côté, depuis 2013, nous ne nous voyons plus guère proposer d’armes « aux yeux bleus », dont la plupart des amateurs d’armes se défient aujourd’hui.

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Une règlementation qui prend en compte les collectionneurs, les emmène vers la rédemption !

Le fait de se voir autoriser aujourd’hui un petit créneau légal de recherches dans le domaine des armes contemporaines a asséché le trafic d’armes prohibées tout du moins dans le domaine de la collection. Beaucoup de nos amis, qui ont jadis été des collectionneurs compulsifs de pistolets prohibés, n’éprouvent plus aujourd’hui aucun intérêt pour ce type d’armes. C’est l’effet positif que l’on peut attendre d’une réglementation raisonnable et raisonnée !

 

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