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Janvier 2008, Gazette des armes n° 394

Indignation et chuchottements (suite)

dimanche 23 décembre 2007, par Jean-Jacques BUIGNE président de l’UFA

Mon dernier article sur les destructions d’armes par l’administration ou dans les musées, a suscité beaucoup de remous, de découragement et de dégoût.
Mon propos était juste de révéler une pratique qui existe depuis tout temps.

Déjà en 1825, Jean-Baptiste Villèle, président du conseil de Louis XVIII, ordonna la destruction de toutes les armes antérieures au système 1763 encore détenues par la troupe ou dans les arsenaux. De telle sorte qu’aujourd’hui, les armes de la première moitié du XVIIIème siècle sont rarissimes ; par exemple, on compte moins de 10 exemplaires du fameux fusil Mle 1717, première arme règlementaire.

Je me souviens que Robert Marquiset [1] racontait que lors de son passage dans la marine, il avait vu couler des barges chargées d’armes entre Dakar et l’île de Gorée au moment de l’indépendance du Sénégal en 1964. Il y avait notamment des fusils doubles de tirailleurs sénégalais Mle 1861 que l’on avait pris pour de vulgaires fusils de chasse, et Kropatschek de marine Mle 1878 et 1884. Ces deux modèles sont aujourd’hui tellement rares qu’ils sont cotés environ respectivement 10 000 € et 5000 €.
Un de mes amis ne s’est pas encore remis d’avoir vu, il y a déjà 20 ans, dans une grande école militaire française, une carabine Treuille de Beaulieu neutralisée par deux énormes trous peints en rouge sur le dessus du canon.

L’état imprévoyant ou irresponsable

Le collectionneur vit mal cette situation, il a l’impression que l’Etat est imprévoyant et illogique. D’un côté, on nous rebat les oreilles du "devoir de mémoire" en rendant hommage, à grand renfort de publicité, au dernier poilu le 11 novembre. Mais de l’autre côté, le collectionneur se sent "puni" et bouc émissaire d’une règlementation inadaptée, résultant de l’incapacité de la nation à faire régner l’ordre. Cette règlementation restreint ou complique régulièrement l’accès légal aux armes et, pendant ce temps, les malfrats sont armés jusqu’aux dents. Les Kalashnikov courent dans la nature ou dans des mains plus dangereuses, et à Villiers-le-Bel on tire sur la Police.
Aussi, trop souvent, les quelques collectionneurs qui ont franchi la ligne jaune dans leur désir de préserver des armes des deux guerres mondiales sont assimilés par les forces de police et la Justice aux représentants du grand banditisme. En fin de compte ce sont les objets historiques qui font les frais de cette punition à défaut des autres armes.

Mieux vaut détruire !

Aussi choquant que puisse être une telle affirmation, c’est bien ce qui ressort de la position de l’administration française à l’égard d’un lot d’armes en calibre 7,5, qui n’est plus en service dans nos armées depuis des décennies.
Voilà l’affaire : en 2002, la Gendarmerie retire du service 94032 Mas 36, Mas 36-51 et Mas 49-56 avec la ferme intention de les détruire. Dès cette époque, l’administration répugnait à mettre sur le marché ces armes et avait juste décidé de délivrer 1000 armes au Banc d’Epreuve de St-Etienne, afin qu’elles soient neutralisées et revendues à des collectionneurs. Une décision similaire avait été prise en 1986 par Charles Hernu, alors ministre de la Défense, et 3000 armes avaient transité par le Banc d’Epreuve pour être commercialisées par la SA Le Hussard.
Cette importante quantité d’armes réglementaires intéresse tout naturellement de nombreuses institutions qui interviennent pour essayer de "sauver " ces armes d’une destruction annoncée. La Fédération Française de Tir intervient pour essayer de faire attribuer un certain nombre d’armes pour le Tir aux Armes Règlementaires (TAR). Mais la ministre de la Défense de l’époque répond par courrier du 10 janvier 2005, "compte tenu de sérieuses difficultés soulevées, tant juridiques que techniques, la cession d’armes destinées, après transformation et déclassement en 5ème catégorie, à des tireurs du championnat, ne me paraît pas envisageable…."L’affaire suit donc son cours, et la décision de détruire ces armes est finalement prise et un marché est notifié à une société française. [2]
Il est tout de même paradoxal qu’au moment où le ministre de la défense recherche désespérément 5 MM € pour la Défense Nationale, ce département ministériel renonce à des recettes et engage des dépenses inutiles. Toutes ces armes mise au pilon peuvent être autorisées pour le tir sportif.
Dans une vente aux enchères des domaines, [3] on a retiré, le jour de la vente, 34 mousquetons M16 chambrés en 22 LR. Ces armes de 7ème catégorie sont destinées à la destruction.
Dans le même ordre d’idée, il semblerait urgent de déclasser bon nombre de calibres obsolètes toujours classifiés en 1ère catégorie ! Voir article

Petite anecdote : il y a une vingtaine d’années et au début de ce siècle, les domaines ont vendu pour un prix dérisoire des armes de guerre à des grossistes américains.

 

[1Robert Marquiset a publié un ouvrage sur les armes règlementaires à percussion et à culasse, en collaboration avec Jean Boudriot et Pierre Lorain, conservateur du Musée de la MAS à St-Etienne dans les années 1972, commerçant en armes anciennes. Il nous a quitté en 2003,

[2Marché du 25 août 2006 à la société ACKERS France,

[3Vente du 17 décembre 2007 à Toulouse.

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