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"Arma submersi" : le cas des armes immergées du Moyen-Âge

dimanche 17 mai 2015, par Hadrien NEUMAYER

Si, de nos jours, on semble s’offusquer de trouver des armes chez des particuliers pourtant tout à fait pacifiques, il existe des lieux bien plus étranges où l’on peut découvrir ces reliques du passé guerrier, cynégétique ou ludique du monde.

Tout le monde a en effet, l’image véhiculée par le cinéma (et bien d’autres biais) de découvertes archéologiques au plus profond de cavernes rougeoyantes, de lacs d’Ecosse, et j’en passe.
Pourtant, nul besoin d’aller si loin pour découvrir un cas bizarre qui concerne l’armement, celui d’armes découvertes au fonds des fleuves, rivières et lacs d’Europe.
Si l’on considère que la période la plus largement couverte par les amateurs d’armes européennes débute là où les vestiges commencent à se faire accessibles, non pas uniquement aux musées, mais aussi aux collectionneurs privés, nous pouvons d’ores et déjà exclure les périodes pré et proto-historiques, de même que les phases antiques et le haut Moyen-Âge, pour lesquelles la rareté des vestiges et leur conservation les cantonnent immédiatement aux collections de grands musées.
Les premières périodes qui nous concernent sont donc le Moyen-Âge "central" et le Moyen-Âge "tardif" (soit, arbitrairement du début du Xème siècle jusqu’à la bataille de Castillon qui termine la guerre de Cent Ans en 1453).

Cette période, bien connue des historiens, est pourtant maigre de découvertes en matière d’armes, encore plus en contexte archéologique.
L’archéologie s’est vite intéressée aux découvertes fortuites d’armes dans les rivières, sources et points d’eaux stagnantes, jusqu’à amplifier les recherches en milieu aquatique. Sans être systématiques du fait des contraintes liées au milieu aquatique, les campagnes de fouille ont enrichi le corpus mobilier et permirent des études fondamentales en la matière.
Pourtant, les armes trouvées deviennent des éléments mineurs du corpus archéologique et historique, elles découlent plus souvent du hasard des découvertes, d’avantage que d’une recherche ciblée, motivée par le croisement des sources textuelles, archéologiques et de l’étude des collections particulières et muséologiques.

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Classification d’Oakesshott
Les armes concernées par notre étude sont majoritairement des types X-1 à X-9, à garde courte et massive.

Sur le site de la bataille de Bouvines fouillé en 1835, l’archéologie, certes balbutiante, livre une preuve du caractère anecdotique des découvertes d’armes [1] ; en effet, il ne reste actuellement aucune trace des trouvailles faites sur le site de la Marque [2] lors du creusement et redressement entreprit la même année.
Des quelques débris d’armures et fers de lance [3], sortis entre Bouvines et Gruson, il ne restait qu’un cahier manuscrit qui renfermait les croquis détaillés des pièces, de même que celles découvertes sur la plaine de Cysoing, déposé à la bibliothèque de St Martin de Tournai et actuellement volatilisé !

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Paire de dague XVème
Musée du château de Castelnaud la Chapelle

Puisque nous parlions plus tôt de la bataille de Castillon, un ensemble d’épées d’environ 80 exemplaires, certaines encore dans leur fourreau, a été trouvé dans la Dordogne [4]. Ces armes, vraisemblablement allemandes, ont été dispersées, en particulier, oh ironie, sur le marché des collectionneurs, dont une en vente publique [5].

Le siège d’Orléans de 1428 a été quant à lui, d’avantage étudié malgré un nombre peu important d’artefacts. Retrouvés principalement sous le vieux pont des Tourelles [6], les pièces ont été inventoriées dans les Mémoires de la société archéologique et historique de l’Orléanais.

On peut citer le cas de Port d’Envaux (Charentes) qui présentait un arsenal assez conséquent de type scandinave, l’hypothèse émise par le DRASSM étant celle d’une base d’hivernage viking.
Les exemples bien documentés se multiplient, Muret [7], Azincourt [8], Anthon [9]...

Même si, dans le contexte de batailles ou d’événements célèbres, le bilan est assez mitigé (et cela a une explication simple : l’archéologie naissante, donc sans grande méthode, s’est intéressée bien plus aux sites bien connus et n’a pas enregistré beaucoup de découvertes fortuites, lesquelles font aujourd’hui tout le sel de notre corpus), il n’en est pas de même concernant les fouilles systématiques de fleuves. Si pour beaucoup de ces campagnes, le résultat est décevant sur le plan de l’armement (on se rappelle de la sortie du "buste de César" du Rhône), certains plans d’eau ont livré des arsenaux impressionnants.
C’est le cas de la Saône, dont les artefacts sont pour beaucoup exposés au musée Vivant Denon, à Chalon-sur-Saône.

Dans tous les cas, on peut remarquer un flagrant déficit de recherches sérieuses au sujet du corpus médiéval. Ce manque d’intérêt s’éclairera peut-être avec les publications d’études patronnées par certains musées français richement dotés en pièces d’armement de cette époque.


[1Ce qui est un comble quand on sait que ces armes ont servi à échapper à ce qui a été considéré comme un des plus graves dangers auxquels ait échappé la France...

[2La bataille a été située entre un étang à l’est et un bois à l’ouest, l’armée française ayant dû traverser la Marque et emprunter le fameux pont de Bouvines.

[3dont un daté approximativement du XIIIème siècle

[4suite à un naufrage.

[5Hermann Historica, 2006

[6pont assurant l’unique franchissement de la Loire au Moyen-Âge. En 1739, un ouragan brise la croix qui surmonte le monument élevé à la gloire de Jeanne d’Arc. La débâcle de 1745 fissure une de ses arches gothiques. Il était parvenu à un tel état de fatigue que, en dépit des travaux de consolidation effectués par Robert Pitrou en 1746, il était devenu clair qu’il ne survivrait plus longtemps et la construction d’un nouveau pont débuta en 1751. Il s’agit de l’actuel pont George V (source Wikipédia)

[71273, documenté par Delpech (1878) et textuellement par la Canso (3085-3088)

[81415, documenté principalement par Dussieux (1861) et Puiseux (1867)

[91430

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