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Figuration antique : armes et porteurs (IV)

Analyse historique des reliefs militaires romains impériaux

mercredi 11 mars 2015, par Hadrien NEUMAYER

Dans notre précédent article, nous mettions en exergue la prééminence des représentations d’armes offensives ainsi la tendance à une représentation plus soignée des armes par rapport aux porteurs des armes des second et troisième siècles, présentes sur les représentations épigraphiques.

Armes « forcées »

Permettons-nous une fantaisie et citons : « Une des premières possibilités pour nous sera de traquer dans les représentations les erreurs, les invraisemblances et les oublis. ».

Une invraisemblance du corpus tombe ici fort à propos. Il s’agit d’une stèle conservée au Museo Archeologico de Salò, en Italie qui nous présente un eques singularis inconnu mais qui est fort curieusement gravé, la manière d’en représenter le glaive est anormale. Porté à gauche, il devrait être caché aux yeux du spectateur, toutefois, le sculpteur a pris parti de le faire passer par-dessus l’encolure du cheval, et ainsi, de « forcer » la représentation, ce qui indique une volonté réelle de montrer cet élément.

Il s’agit de l’exemple le plus marqué de ce que j’appellerais les armes « forcées », ou plus clairement, les armes représentées irréalistes, dans le seul but d’insister sur cet élément.
Mais, ce n’est pas le seul, et ces incohérences sont, sans jeu de mot, légion au sein de notre corpus, nous pourront les classer en différentes catégories :
• Les armes clairement « forcées », victimes de torsions, de déformations ou de repositionnements invraisemblables.
• Les armes ayant subi un léger pivotement, lequel permet de les représenter, non pas de manière réaliste, de profil et portées au côté par le soldat. Ces changements ne sont pas impossibles, mais ils sont clairement artificiels.
• Les armes représentées séparément du personnage principal, comme étalées à ses côtés.

Ces différentes catégories sont réparties comme suit :

Représentations « forcées » : 1
Représentations « pivotantes » : 9
Représentations « étalées » : 2
Représentations purement réalistes : 8

Comment pourrait-on expliquer cette proportion non négligeable d’armes ostensiblement mises en avant, autrement que par une volonté consciente et affichée de mettre en avant l’armement ? Ces modifications concernent toujours les glaives, qui ne sont pourtant pas les éléments les plus complexes à graver, ni à insérer au sein d’une représentation, même complexe ; en revanche, il s’agit de l’arme la plus compacte de l’attirail à la disposition du soldat romain, et aussi de la plus utile dans les situations les plus critiques, à savoir le combat rapproché. Il n’est pas impossible qu’une relation plus forte s’établisse entre le soldat et cet objet, si précieux d’un point de vue tactique et personnel, ce qui expliquerait cet intérêt à représenter un glaive qui soit plus présent sur la stèle, qui devienne un élément incontournable du processus de mémoire rendu au défunt.

Ceci est une première explication, celle qui préside quand il s’agit des stèles préparées par les soldats avant leur mort, logiquement une fois leur service terminé. Toutefois, quand on a à faire à une mort prématurée sur le terrain, plusieurs solutions sont possibles.
Dans un premier temps, on peut penser que les stèles présentant un aspect réaliste ou légèrement déformé de l’armement peuvent être souvent l’œuvre de demandes familiales, d’épitaphes post-mortem en quelque sorte. Toutefois, il n’est pas impossible que la mise en avant des armes sur les stèles funéraires ait été faite à la demande des proches ou sur instruction du défunt, ce qui nous indique un fait intéressant : il est possible que l’armement n’ait pas eu une mauvaise image au sein des sociétés antiques, quelle que soit la provenance géographique, au IIIème siècle.

Armement personnel, armement administratif

S’il est bien une controverse qui demeure depuis bientôt l’invention même de la science de l’armement et son histoire, c’est celle qui expose ces deux questions : le soldat possédait-il son armement et quel contrôle était fait de ce dernier par l’état ?

Je me range volontiers derrière Michel Feugère qui émet l’hypothèse que le pouvoir romain devait effectivement vouloir contrôler l’armement dans la société romaine. Toutefois, cette tâche est compliquée par le fait qu’évidemment, le pouvoir ne souhaitait pas assumer le poids financier de l’équipement de tous ces légionnaires, lequel aurait été immense. Ainsi, le soldat, propriétaire en plein de ses armes, était libre de les ramener avec lui comme bon lui semblait, en témoignent les nombreuses marques de propriété portées par l’équipement militaire romain.

La prise en compte de l’abandon de certaines pièces d’armures au fil du temps ne me semble pas nécessaire, d’abord parce que, comme Feugère et James, j’ai du mal à croire à un abandon généralisé des armures et des armes dites « traditionnelles », mais aussi parce que si l’on croit à cette théorie, l’effet n’en est que plus tardif et le corpus du IIIème siècle ne devrait que très peu en souffrir.

Ainsi, est-il possible de déterminer quel soldat possède ou ne possède pas son équipement aux vues des stèles présentées ici ?
Un rapide coup d’œil aux stèles suffit pour se rendre compte qu’il existe peu de différences d’aspect extérieur entre une arme personnelle et une arme propriété de l’État, la différence réelle tenant certainement en une qualité potentiellement supérieure selon l’artisan, laquelle ne peut être discernée que sur une pièce archéologique, au grain de l’acier, au feuilletage, à la solidité des liens et des matières.

Une hypothèse pourrait prétendre que les quelques stèles insistant grandement sur l’armement pourraient dénoter d’une certaine fierté du soldat vis-à-vis de ces armes, et donc les exposerait comme le font de nos jours les collectionneurs et les chasseurs ; toutefois, cela n’est pas vérifiable et ne le seras sans doute jamais, comme toutes les thèses à caractère en partie psychologique.
De plus, il est possible de suivre une autre piste, en parallèle avec les armes représentées « de force » dont nous avons déjà parlé plus haut dans cette étude.
Cette piste concerne les décorations présentes sur les armes représentées : ces dernières pourraient donner une idée du propriétaire de l’arme, on peut sans peine partir du principe que les armes appartenant en propre à un soldat ont la possibilité d’être décorées, alors que non seulement, on ne prendrait pas la peine de décorer une arme qui a été prêtée par l’État, même en passant vingt-cinq ans de service à la manier, mais de plus, les armes d’État étaient sans doute moins décorées, si ce n’est pas du tout.
Toutefois, ces théories se basant sur des caractères esthétiques sont à prendre avec les réserves d’usage ; en effet, il est toujours possible que les décorations des armes gravées sur pierre soient dues, non pas à une volonté de représentation réaliste des dites armes, mais à une décoration postérieure voulue par le commanditaire de la stèle ou même le lapicide.

Voir aussi :

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