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Figuration antique : armes et porteurs (II)

Analyse historique des reliefs militaires romains impériaux

jeudi 19 février 2015, par Hadrien NEUMAYER

Dans notre précédent article, nous soulignions les difficultés à analyser les armes proprement dites, présentes sur les représentations épigraphiques des second et troisième siècles.
Il est également nécessaire de s’attarder sur le port et les porteurs d’armes.

Port

Les représentations militaires étant centrées sur l’armement, offensif et défensif, il est plutôt normal que ce dernier prenne une grande place. Vrai en théorie. Seulement, en pratique, tout est lié, et bien entendu, l’armement est lié à son porteur, qui lui-même est lié à son environnement. L’objet de cette partie de l’étude et de la suivante sera d’analyser ces deux facteurs.

Dans un premier temps, attardons-nous sur le port des armes. Que ce soit le pilum, le glaive ou le bouclier, les armes ont toujours un côté de port qui varie selon les individus et l’objet.

Même si quelques études ont déjà inclus des considérations quant au côté de port, il est utile d’appliquer cette recherche à notre corpus.

Les chiffres sont les suivants :

Nombre total de représentations : 40

Nombre total d’individus : 47

Nombre total d’armes offensives : 66

Moyenne d’armes offensives par représentation : 1,65

Nombre total d’armes défensives : 20

Moyenne d’armes défensives par représentation : 0,5

Ports à droite : 32

Ports à gauche : 34

Nul besoin d’un graphique cette fois-ci, les parts de chaque côté sont équivalentes, ce qui indique deux choses : soit la part de droitiers et de gauchers sont égales, mais les statistiques démontrent le contraire, sans compter les pratiques visant à forcer les gauchers ; soit les représentations graphiques de porteurs d’armes ne s’encombrent que très peu des réalités. Ce dernier fait peut être très intéressant ; en effet, il permettrait d’établir une typologie chronologique des ports d’armes. Toutefois, pour ne rien arranger, aucune tendance nette ne se dégage dans le cas du IIIème siècle, toutes proportions gardées avec le corpus réduit (par rapport au corpus total des représentations, épigraphiques ou non, qui est considérable) que nous étudions.

Fort heureusement, le côté de port n’est pas le seul caractère observable sur les stèles de notre corpus. Quelle que soit l’arme, offensive ou défensive, le mode de port peut varier, le but étant de dégager des grandes tendances concernant notre période.

Ports à la main : 38

Ports en ceinturon : 14

Ports en bandoulière : 13

Ports "en bouclier" : 1

On observe une nette majorité de port à la main, ce qui n’est guère étonnant quand on sait que ce type de port est la manière la plus naturelle et la plus habituelle pour un soldat. Toutefois, le port indirect des équipements, dans ces différentes variantes, est quasiment égal au port direct à la main. Ceci peut être dû au fait que ce sont des représentations graphiques la plupart du temps non mises en scène (voir partie suivante consacrée aux porteurs), et donc les armes gravées ne nécessitent pas elles-mêmes d’être mises en scène, ni évaginées. On remarque en observant les chiffres suivants qu’une grande part des armes ne sont pas sorties de leur fourreau, ce qui montre un état majoritairement « pacifique » et inerte de l’armement au sein de notre corpus, contrairement à ce qu’on pourrait attendre en premier lieu, c’est-à-dire des mises en scènes belliqueuses, très rares, ou de chasse, minoritaires, de l’armement.

Inévaginables : 33

Non-évaginées : 29

Évaginées : 3

Indéfini : 1

On pourrait déduire de ces observations que l’armement à Rome était bien autre chose qu’un symbole de guerre, de conflits, il était avant tout un symbole social, un signe extérieur correspondant à une certaine frange, militaire et anciennement militaire de la population, que son port n’était pas anodin et qu’il signifiait au reste des contemporains une différence entre eux et le porteur d’armes. De là à penser que l’armement était accepté dans la mesure où il était inerte, gainé, et donc dans la mesure où il n’évoquait ni ne provoquait un quelconque affrontement ou une quelconque violence, il n’y a qu’un pas, toutefois cette hypothèse n’est que peu vérifiable.

Porteurs

Corps, spécialités et grades

On peut identifier bien souvent le rôle du soldat dans l’armée romaine aux détails épigraphiques et graphiques. On peut légitimement se demander si l’édification de monuments funéraires personnels étaient réservés à une élite militaire, ou si au contraire il dépendait d’une spécialité militaire précise, et caetera.
La répartition au sein du corpus des différents grades et spécialités est la suivante :

Légionnaires ou indéfinis : 30

dont civils (hors service) : 5

Prétoriens : 7

dont centurions : 1

Cavaliers : 4

Equites Singulare Augusti : 3

Servants d’armes : 3

Beneficiarii  : 3

Musiciens : 1

On remarque que, au sein de notre corpus réduit, les « simples soldats » sont bien mieux représentés que les autres grades plus élevés, et que les éventuelles spécialités, certes rares au sein de notre corpus, ne sont pourtant pas un prétexte à la représentation des soldats concernés.

Modes de représentations, mise en scène et proches

Attardons-nous à présent sur la représentation elle-même de ces soldats sur la pierre ou un quelconque autre support de notre corpus. Le but de cette partie n’est bien entendu pas d’analyser les stèles en tant qu’historien de l’art ; cette approche, bien que tout à fait envisageable, dépasse de loin mes compétences et serait l’objet d’un mémoire à elle toute seule. C’est en réfléchissant aux possibles interprétations des caractéristiques de ces images que nous serons à même d’en dégager les aspects les plus intéressants sur le plan scientifique.

Le mode de représentation, c’est-à-dire la portion de l’individu qu’a choisie de représenter l’artiste, ce qu’on pourrait appeler en photographie « le niveau de zoom », est intéressant à deux titres. Premièrement, les chiffres permettent de dégager les préférences des artistes et des commanditaires à ce sujet pour l’époque qui nous concerne. Sans surprise, la tendance qui prévaut depuis le début du principat est toujours d’actualité au IIIème siècle ; les représentations en pied sont en effet légion et concernent près de 81% des individus :

Nombre total d’individus concernés : 46

Représentation en pied : 37

Représentation aux genoux : 1

Représentation en buste : 8

Secondement, la prééminence de ce type de représentation est logique, en ceci qu’elle permet une plus grande liberté quant aux poses, aux décors et à la mise en scène, là où un buste par exemple, est bien plus figé et ne permet au mieux que quelques fantaisies d’arrière-plan.
La mise en scène des sculptures et images de notre corpus apparaît de deux façons : la première est, classiquement, l’insertion du sujet principal dans des scènes diverses, le plus souvent chasse ou combat ; la seconde, encore plus fréquente, est la représentation autour du sujet principal d’individus appartenant à sa famille.
Ce dernier élément est plus fréquent que les mises en scènes et s’explique par le fait qu’il s’agit le plus souvent de tombes collectives familiales, et que les autres individus représentés ne le sont pas pour des raisons symboliques mais bien pour marquer leur présence en contexte funéraire. Il est difficile de déterminer graphiquement si les autres individus représentés appartiennent systématiquement au cercle restreint de la famille biologique ou si la famille défunte englobe une part plus large de la familia et inclus donc aussi les clients, esclaves, etc.

Présence de proches : 14

Absence de proches : 30

Mise en scène : 10

Absence de mise en scène : 34

On remarque que les représentations individuelles sans mise en scène sont les plus fréquentes, ce qui accentue l’idée d’un retour à partir de la fin du IIème siècle après J.-C. à l’individualisme des représentations funéraires et d’un focus sur l’individu lui-même, comme s’il s’établissait progressivement une plus grande proximité entre l’artiste et le commanditaire. Dans ce cadre, la grande place laissée à l’armement n’en est que d’autant plus étonnante et significative d’un rapport privilégié aux armes .
On peut noter une dernière particularité de notre corpus, à savoir le nombre élevé de soldats représentés sans leur cuirasse. L’avantage (ou l’inconvénient) des stèles présentées dans ce dossier est qu’elles présentent une transition propre au IIIème siècle , entre les représentations de soldats en armes et celles de soldats retournés à la vie civile et dont seul un élément, souvent un glaive tenu par sa poignée, pointé vers le bas, témoigne de leur passé militaire. Les stèles présentées dans cette étude ne témoignent pas encore d’une grande tendance à la tenue purement civile, malgré quelques exemples de ce cas, mais prennent le parti de ne pas représenter la cuirasse, ce qui allège déjà considérablement l’aspect guerrier de l’individu.

Présence de cuirasse : 13

Absence de cuirasse : 32

dont représentations « civiles » : 5

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